Cet été est studieux. Enfin, je m'impose un été studieux. Comme les gamins un peu contraints de mettre chaque jour le nez dans leur cahier de vacances, je planche chaque jour sur les contenus du nouveau site de l’agence. Nous faisons, entre autres du référencement naturel. Pour ceux à qui ça aurait échappé, le référencement naturel ( ou SEO selon l’acronyme anglophone pour « search engine optimisation ») c’est, rapidement résumé, faire en sorte que les pages du site apparaissent le plus haut possible, idéalement la première page de Google, sur un mot clef donné. Parmi les recettes pour parvenir à cette fin, celle qui m’occupe pour le moment est de tenter d’écrire de manière à ce que les robots d’indexation des moteurs de recherche comprennent que je suis pertinent sur le sujet, le mot clef en question. Après, si ma prose leur plaise, ils les donneront à lire aux humains.

Comme les gamins toujours, je ne peux m’empêcher de lever le nez de mes devoirs de vacances et rêvasser, et penser à presque à autre chose. Mes rêveries ne m’emmènent pas très loin, le nez à la fenêtre je songe aux robots. Oui les robots, ceux qui indexent les contenus, ceux qui classent et affichent vos mails, vos Tweets, posts Facebook … enfin à peu près tout ce que vous touchez du bout des doigts sur votre écran et qui généralement a été « lu » par un robot avant, pour simplement vous afficher des publicités qui correspondent à ce qu’ils ont compris de vos messages.

Les robots, l’omniprésence des robots. Cette considération m’intrigue depuis quelque temps. Je grenouille dans l’informatique et les réseaux depuis plus de vingt-cinq ans. Des robots en tout genre je ne cesse d’en croiser, mais je ne m’étais pas posé la question de leur impact social avant cet hiver là, ça devait être au début de 2017, juste avant les présidentielles. Mon amie E qui venait comme moi de fuir Europe Ecologie ( parmi les nombreux courants qui peuplent Europe Ecologie les verts il y a les arrivistes et les départistes, nous venions de rallier le second) -  mon amie donc, me convie à une réunion dans un café par un frais après-midi d’hiver, elle vient, curieuse idée, de rejoindre le parti socialiste et Benoit Hamon qui fait sa tournée pour les primaires dans les sections locales. Comme je suis curieux,  qu’Hamon ne me semble pas un mauvais bougre, que E est une jeune femme brillante et d'agréable compagnie, j’accepte.

Je m’installe donc dans une brasserie minable, où les dinosaures roses locaux accueillent l’ancien ministre. Je me cale avec une bière non loin de ma jeune amie, et écoute distraitement les propositions sur le revenu universel, rien que je n’ai déjà entendu ou lu déjà de la part de Hamon. Puis, déroulant son programme, il parle d’une taxe sur les robots. Je tique. Dans son esprit il s’agit de robots tels qu’on les utilise dans l’industrie, des robots avec des bras, des roulettes. Enfin des robots qui font de trucs à la place des humains, d’où l’idée de les taxer pour pouvoir financer le reclassement de ces gens qui se font piquer leur boulot par ces bestioles.

Comme, à peu près tout le monde à ce moment-là, j’avais le nez sur mon smartphone, je relève le nez, me gratte la tête et m’interroge là-dessus. Non sur le fond de la proposition ou son efficacité, même si le sujet est effectivement intéressant, mais sur la portée d’une telle proposition. Sur mon téléphone par exemple, je regarde le fil Twitter, les publications défilent. C’est drôle d’ailleurs c’est l’aréopage socialiste assis autour de moi qui occupe le fil d’info. Pour être plus précis, le robot de Twitter, dont le boulot est de sortir les « tendances » pour un sujet, ma ville en l’occurrence, avait décidé que pour moi les photos des « jeunes socialistes » étaient tendance et que ça faisait l’actualité. D’accord si tu veux le robot.  

Alors pendant que ça s’agite autour de moi, je me demande comment il fait pour les attraper ces robots-là ? Ils font eux aussi, le boulot de quelqu'un. Celui de Twitter est bien loin et n’a pas de vérin en guise de bras, c’est juste un algorithme qui tourne sur un serveur. Comme celui d’Amazon qui sait ce que vous avez envie de lire, d’écouter, d’acheter. Et qui bien qu’il n’ait pas de bras non plus vient faire les poches des libraires ;  les disquaires n’en parlons plus, il les a déjà tous étranglés. Ou encore celui de Rakuten ex-priceminister dont le boulot et d’activer les ventes en faisant baisser les prix. Comme celui d’eBay qui fait le gendarme sur un marché à la brocante en prélevant bien sûr sa dime...

Aujourd’hui cette question me traine encore en tête. Alors que j’écris pour tenter de plaire à des robots, je finis par m’évader pour de bon, je sors prendre l’air, un verre en terrasse, je regarde passer les touristes. Devant les restaurants un balai continu de cyclistes et de scootéristes vient chercher des plats avec de grosses boites sur le dos. Ces « entrepreneurs » d’un nouveau genre ont envahi la ville, des livreurs pilotés à distance par les consignes du site, Uber, Deliveroo etc. … Des robots qui pilotent des humains ? C’est nouveau ça non ?

La vision de Hamon des robots dans l’industrie qui piquent le boulot, c’est une vision ancienne de la chose. La question de la mécanisation préoccupe la classe ouvrière depuis deux bons siècles au moins. Et sans doute que si les orchestres de musique de chambre au XIIX avaient pu se syndiquer, sans doute aurait-il demandé la taxation des premières boites à musique.

La question aujourd’hui est sensiblement différente, quand le robot prend les commandes d’un livreur par exemple, non seulement il se substitue à un employé, un cadre qui  traditionnellement aurait cornaqué les livreurs, managé comme l’on-dit désormais. Mais surtout il impose de manière autoritaire un mode de fonctionnement. C’est inutile d’essayer de négocier avec un robot. Les salariés d’Amazon qui vont chercher les paquets dans les rayonnages dirigés par une tablette qui leur souffle dans les oreilles ce qu’ils doivent faire en savent quelque chose. Les contremaitres qui poussaient les gosses à la mine ne devaient pas être de telles crevures. La machine est froide et sans pitié, il faut avancer.

Et surtout, c’est sans doute ce qui est le plus vicieux, le robot est rancunier. Si le livreur à vélo n’est pas performant, il a moins de livraison. Si le chauffeur Uber est mal luné et se prend de mauvaises notes, le robot le punit. Si le loueur de piaules AirB&B n’est pas sage et se rate sur le ménage, il est déclassé dans les résultats. Pourquoi ? Sûr quelles règles ? Ça dépend disent les plateformes, notre algorithme interne, répondent-ils souvent, manière de dire, ne regarde pas ce sont mes affaires et elle rapporte du pognon, un pognon de dingue.

C’est le principe d’un système autoritaire. Dans une démocratie, la règle est connue, partagée, j’y adhère ou pas, mais je sais clairement que si je fais vroum-vroum à 200 km/h sur l’autoroute je vais prendre cher. Dans un système autoritaire, dictatorial, vous prenez cher sans savoir précisément pourquoi, et c’est ça qui craint. C'est sans doute la première caractéristique d'une tyrannie l'arbitraire. A dire vrai le mode de fonctionnement des robots logiciels actuels, désolé Benoit, m’inquiètent plus encore que la taxation des machines industrielles.

Bon je vous laisse, je retourne écrire pour le robot de Google, si vous avez une idée là-dessus, n’hésitez pas.