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Par Maxime Fauquemberg

« On dirait que c’est écrit par une IA »

« Alors ça, c’est vraiment de la merde, on dirait que c’est écrit par une IA. » Normalement c’est ainsi que l’on se brouille avec de vieux amis, mais j’encaisse.

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  • Claude
  • note stratégique
  • affaire Orélien
Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, brouillon autographe du chapitre 4 · Bibliothèque municipale de Rouen, Ms g 225-4 · domaine public, via Wikimedia Commons

Cet été je me suis décidé, sous la pression amicale, à répondre à une offre d’emploi, une vraie, pour un CDI. Des années que je n’ai pas fait ça, plus de vingt ans que je fais le mercenaire, tantôt patron, vacataire, prestataire. Mais là, sur le papier, le poste est intéressant, à deux pas de chez moi, dans un secteur qui me passionne : la culture, le patrimoine, donc pourquoi pas ? Alors je me colle à la réponse. Comme c’est souvent le cas pour des postes de direction, le conseil d’administration demande, en plus des classiques CV et lettre de motivation, une note d’orientation, un projet pour la structure.

Je tire un peu la langue, travaille, me documente et boucle une note stratégique dont je suis assez fier, aux termes mesurés mais clairs et réalistes. Le camarade qui m’a tiré par la manche pour répondre à cette offre a un strapontin au conseil d’administration, je lui fais relire. Quelques jours plus tard, il me rappelle, me pointe deux ou trois paragraphes : « Alors ça, c’est vraiment de la merde, on dirait que c’est écrit par une IA. »

Normalement c’est ainsi que l’on se brouille avec de vieux amis, mais j’encaisse.

J’utilise quotidiennement et sans état d’âme l’IA pour écrire, mais avec des processus bien cadrés, un corpus de référence dont elle ne doit pas sortir et une priorité à la réutilisation de mes contenus qu’elle réassemble et reformule. Et surtout pour des contenus adaptés à ce traitement : supports de cours techniques, courriers administratifs, rapports d’activité factuels… Jamais il ne me viendrait à l’esprit de passer à l’IA une lettre d’amour, un courrier personnel, ni une note stratégique.

Je me relis et, de rage, je fais bouffer le truc à Claude. Dans le prompt, je lui indique que je suis vexé comme un pou de cette réflexion et très étonné d’être parvenu à avoir un style aussi merdique que lui.

Et là, le machin me pointe les trois mêmes paragraphes. Dépité, je lis son explication : mes phrases sont vagues, n’apportent aucune piste concrète, sont truffées de lieux communs… (Heureusement, lui, je peux l’insulter sans causer une brouille d’une décennie.)

Pourquoi ? Il identifie deux causes qu’il m’explique :

  • Insuffisance d’informations : quand lui fait ça, c’est que les informations disponibles ne permettent pas de répondre à la question et que l’exigence de l’utilisateur est d’avoir une réponse ; il comble donc les vides avec des mots creux.

  • Prudence dans l’expression : les filtres intégrés pour éviter toute réponse blessante ou inappropriée peuvent mener à des phrases vagues qui sonnent creux pour contourner les propos ou jugements blessants.

Et donc, dans ma prose, le premier paragraphe en cause évoque des projections d’activité ; là-dessus, je n’ai aucune donnée, donc je fais des phrases abominablement fuyantes.

Et, pour les deux autres, il m’indique lire en creux une critique mal assumée de l’organisation de la structure, dite si prudemment, pour ne pas vexer, qu’elle sonne creux.

Donc, lui aussi me dit que j’ai écrit de la merde, et je dois bien me rendre à l’évidence : mon ami humain et la machine ont raison.

Je reprends les paragraphes en question en gribouillant au stylo sur un tirage papier du dossier : aucun artifice possible entre la pensée et la main. Alors, c’est plus direct, beaucoup plus lisible, mais effectivement, quand je me relis après avoir laissé décanter quelques jours, je me dis que je n’ai pas vraiment envie de travailler avec eux, même à deux pas de chez moi, même avec un salaire qui tombe chaque mois.

Curieusement, j’y repense aujourd’hui alors que tout le monde parle de l’affaire Thélyson Orélien et tente des explications sur « C’est bien ou mal d’écrire avec l’IA ? » – Vous savez ce truc que font les journalistes pour élargir un sujet, faire un débat : « Et, au-delà de l’affaire XXX, cela pose la question de… » – J’en ai entendu dix, ces derniers jours, des débats de ce genre, et, finalement, on pourrait élargir encore un peu en se demandant si, au-delà de l’affaire Orélien, ça ne pose pas la question du besoin d’avoir des choses à dire avant de vouloir écrire ?